La révolte suffit-elle sans finalité?

Un militant no border répond à Eric Besson

L'article du Nouvel Observateur donne la parole à l'un de nous.

Comme nous nous étions (très) mal préparé, nous occupant du côté pratique sans avoir décidé exactement de ce que l'on ferait du lieu, chacun pouvait exprimer son point de vue qui n'est pas le point de vue commun à l'ensemble du mouvement, vu que personne n'avait semblé vouloir donné ni son sentiment, ni son aval de ce qui se succédait d'une manière effreinée.

D'un bureau où l'on concentrerait tout le côté technique et pratique de l'accueil et des "fabrications" d'actions, on était vite arrivé à autre chose, par la volonté compréhensible d'une militante.

Comme d'habitude, je pensais que l'on pouvait tirer d'évènements non souhaités ou tout au moins non concertés, un bénéfice quelconque pour le mouvement. Du style pour cet évènement: des discussions ensemble sur les possibilités d'actions, sur le message à transmettre, un message construit s'entend...

Mais je ne supposais pas encore que nous avions affaire à des gens qui n'avaient aucune idée sur les frontières. Corrigeons, qui se moquaient des frontières et de cette lutte de quelques européens. Tels les humanitaires,  ils n'avaient pas besoin d'une finalité, d'un axe politique pour agir. La révolte leur suffisant.

Quand me suis-je aperçue qu'il y avait une disparité dans les attentes des prétendus militants No Border?

C'est dans la désorganisation que mes premières interrogations sont nées. Nous avions tenu depuis fin juin à noter les comptes rendus des réunions, les interventions, etc.
Et là, une fois le fiston disparu, personne de stable sur Calais n'avait pris la rélève. On intervenait par à coup. Et j'oserai dire que le "bureau" a été un élément négatif, dans le contrôle des interventions.
Nous avions fini par être présents mais après le début des interventions. Autant dire que cela ne gène absolument pas les policiers en pleine action.
Nous faisions un travail de journalistes en quelque sorte. Depuis le temps que ces messieurs se déplaçaient pour photographier et filmer les scènes de misère, qu'est-ce qui avait avancé? Rien.
Seulement, un accroissement du nombre d'humanitaires sans doute.

H. a cru comprendre que je voulais filmer la police sans qu'elle s'en aperçoive. Et occupée à penser à autre chose, je ne lui avais pas répondu.

Or, si on doit effectivement dénoncer les actes de la police, leurs interventions, le harcèlement, on doit le dénoncer avant qu'ils ne se produisent et nous y opposer pendant, de manière démonstrative. Faire le contre-spectacle. C'est-à-dire, dans le cas particulier des CRS attaquant des squats ou contrôlant à tout va, des noirs, des porteurs de sacs Lidl et autres signes de reconnaissance discriminatoire, il ne s'agissait pas de prendre des images en cachette mais bien de montrer que l'appareil était une arme, pouvait devenir l'instrument permettant d'apporter la preuve en Justice.

Le niveau politique des gens est tellement bas qu'il ne nous reste pas beaucoup de voies pour exprimer notre opposition. Il est en effet absurde de vouloir la destruction des frontières en conservant le système capitaliste. Les gens ont le souvenir de l'Europe et sa destruction de tous nos droits sociaux, la privatisation des services publics, l'exploitation au maximum des salariés. Et je comprends que ce soit justement incompréhensible pour certains analystes très politisés, que ce soit justement ceux qui veulent l'Europe et la destruction de tous nos acquis sociaux qui pourfendent ceux qui s'opposent à la fermeture des frontières. Et je comprends qu'en temps que communiste, aider des gens à passer en Angleterre, c'est favoriser la haine entre salariés, le patronat anglais s'enrichit à la maison de salariés jetables et exploitables au maximum.
De toute façon, la descente est identique pour les salariés européens. Bientôt, on nous obligera à travailler pour rien. Ils ont déjà commencé la dégradation des conditions d'emploi. Il ne sera plus nécessaire d'aller s'expatrier dans des pays lointains pour avoir une main d'oeuvre pratiquement gratuite, le pouvoir politique ressemblant de plus en plus à celui de ces petites dictatures qui n'hésitent pas à assassiner les opposants. Tout va de pair avec le système capitaliste: l'exploitation et la répression.

Sur un journal qui avait compris qu'on n'était pas de simples personnes compatissantes qui voulaient à tout prix héberger de pauvres personnes, un commentateur se présentant de la droite libérale, avait donné son avis et était d'accord avec les No Border. Il expliquait ce point de vue par la mondialisation. Ce point de vue avait aussi fait l'objet d'un petit article dans la revue La Recherche, sur les migrations que l'on ne pouvait pas empêcher et reprenait le discours de certains, sur les marchandises qui circulent.

Hors, les gens ne sont pas des marchandises.

Camp de Sangatte, Restos du coeur, etc: du vallium et des larmes

Transformer la représentante de "ni putes, ni soumises" en "putes et soumises" a du faire atteindre le sommet de la jouissance chez notre malade mental.

La stratégie de la répression maniée avec doigté, on se rend compte que ceux qui n'ont aucun idéal politique autre que celui de conserver avec quelques aménagements humanitaires, le système capitaliste, tombent rapidement sur le champ de l'honneur et finissent par entonner le même refrain offensif contre les droits des gens.

Au lieu d'exiger un camp, un abri, on aurait du exiger le passage légal des réfugiés. A tout le moins. que les anglais reçoivent les victimes des dictateurs qu'ils promettaient combattre. tant ils adorent aider les peuples à se débarasser de leurs tortionnaires...

Au lieu de monter des restos du coeur, Coluche aurait du profiter de sa popularité pour remettre en cause le système.

La révolte semble à chaque fois déviée vers des non solutions qui perdurent, créant un système parallèle de personnes apitoyées au service de victimisés qui ont intérêt à ne rien remettre en cause et à bien conserver leur rôle de victimes.

Qu'y a-t-il de plus négatif que de voir des victimes?

La révolte n'est qu'une manière de ne pas sombrer dans l'indifférence impuissante. Nous comprenons tous la colère des salariés jetés, cette colère nous habite mais sans message derrière, elle n'est qu'une colère sans issue, facilement réprimée pendant ou après, en exemple. Il faudrait compter le nombre de militants syndicaux passés au tribunal depuis l'avènement de Sarkozy.

Devant l'offensive généralisée contre tous nos droits, il n'y a personne d'autre que nous, politisés ou apolitiques à mener l'offensive chacun dans notre coin, en tentant de nous organiser entre nous.

Faut-il trier? L'humanitaire à Calais montre qu'il est possible d'utiliser la conscience de base des gens pour s'opposer à une politique construite qui commence à balbutier son nom infâme. Mais à nouveau sans message politique, la révolte perpétuelle qui soutient leurs actions quotidiennes n'aboutit à aucune solution à longs termes, de telle manière qu'un adhérent UMP ou un électeur de droite peut donner aux associations humanitaires, tout en continuant à voter pour les tortionnaires. (tortionnaires, n'est pas un mot issu d'une provocation verbale dont je serais une spécialiste. Quand on détruit de manière réfléchie et organisée des abris en plein hiver, c'est une atteinte à la vie des gens)

Côté activistes. Conseil de Sarkozy: "Devenez vous-mêmes"

J'étais communiste depuis longtemps, sans doute depuis les leçons captivantes de l'Histoire. Ces histoires de révoltes paysannes et de révolutions m'avaient sans aucune raison familiale plu. J'aimais la lutte de ceux qui étaient considérés comme impuissants face à la répression armée. Autant avouer que l'histoire de la révolution russe et son développement économique m'avaient très impressionnée. Au BAC, j'avais choisi ce sujet parce que je l'avais très bien retenu, sans trop d'effort de mémoire.

En fait je crois que j'admirais tous ceux qui s'organisaient et qui se dépassaient pour le bien collectif.

Or, en regardant l'histoire des mouvements sociaux, leur ampleur a été fortement dépendante de l'espoir suscité par l'Union soviétique. Une fois la propagande capitaliste aboutie, par les médias et l'Education Nationale, nous avons le produit de cette propagande: des millions de personnes pensent que le système capitaliste est indépassable, naturel. Et de cette logique nait toute la pourriture fasciste dont se sert habilement nos représentants politiques du système, prêts à nous installer une dictature dont on voit poindre le bout du nez.

La publicité actuelle à destination des jeunes sans emploi pour un engagement guerrier est spécifique à l'armée. "Devenez vous-mêmes" dans l'armée n'explique pas la finalité de la bataille dans laquelle on veut engager les jeunes. Si l'on a envie de se battre, sans comprendre pourquoi, on peut s'engager dans l'armée et devenir tueur d'afghans par exemple.

En clair, c'est un appel aux activistes qui sommeillent en nous. Les mauvais activistes, ceux qui n'ont aucune conscience et qui vous répètent qu'ils font leur boulot, sans pouvoir expliquer en quoi il consiste justement ce boulot, ni s'apesantir sur les conséquences dramatiques que le "boulot" engendre. Ils s'en foutent, ils agissent. Pas besoin de cervelle.

L'autre armée des activistes se trouve mue par la révolte permanente face aux injustices et à la misère des autres.

Forcément, c'est cette seconde armée qui me plaît. C'est elle qui est le terreau du futur politique, l'évolution humaine.